Vera Mutafčieva

Le temps de kirdjalis

 

Editions de l’Academie bulgare des sciences. Sofia, 1993

 

Vera Mutafčieva

 

(Résumé)

 

 

„Le temps de Kirdjalis” représente une période de près de trente ans de la nouvelle histoire de Bulgarie, qui n'avait pas été étudiée systématiquement. En tant que périodes prises indépendamment, l'historiographie bulgare désigne le soulèvement de Pazvantoglou et les dévastations des Kirdjalis. En ce qui concerne la composition des Kirdjalis, l'historiographie admet en général que ce furent des Anatoliens, des déserteurs de l'armée en campagne.

 

Selon les documents publiés des archives diplomatiques de la France, de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse ou les documents ottomans de la Bibliothèque nationale de Sofia, et surtout, sur la base d'un matériel abondant et tiré récemment de ces mêmes archives, l'auteur se propose dans son étude de mettre au clair les conditions, les causes, la composition, la naissance, les différentes étapes, l'épanouissement et le déclin des Kirdjalis en tant que phénomène spécifique surgi en Roumélie vers la fin du XVIIIe s., et qui donna le nom à une période historique dont le contenu ne s'épuise ni par l'activité des Kirdjalis, ni par le soulèvement de Pazvantoglou.

 

Il s'en suit que les prémisses lointaines de la naissance de l'anarchie féodale de l'Empire ottoman devraient être cherchées sur le plan des rapports sociaux et économiques, c'ést-à-dire dans le développement même de la féodalité ottomanne. Le système des fiefs qui constituait aux XV—XVIe s. l'épine dorsale de l'administration provinciale militaire et après cette période perdit son influence. La propriété foncière féodale privée et le fermage des impôts commençèrent à jouer un rôle de plus en plus déterminant dans la structure agraire de

 

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l'empire. A cela contribuait aussi l'expansion du capital usuraire, qui, encore aux premiers siecles de l'Etat ottoman détruisait les bases du système des spahis. Au XVIIe s. et encore plus au XVIIIe s. dans les provinces de l'empire se forma une puissante couche de propriétaires fonciers féodaux — racheteurs de mukataa's et de malikiane's et d'usuriers urbains. Les intérêts de cette couche sociale ne pouvaient trouver un porte-parole adéquat chez les dirigeants du système des fiefs. Alors, ils trouvèrent cette protection en la personne des Ayans.

 

L'institution des Ayans du XVIIIe s. était bien loin de la caractéristique de cette institution aux XVe au XVIIe s. D'intermédiaire entre le pouvoir central et la population locale l'Ayan se transforma en administrateur de province dont les prérogatifs et les fonctions se déterminaient non par la Sublime Porte mais par son propre potentiel économique et militaire. En d'autres termes, un Ayan était nommé en contre partie du pascha respectif et comme défenseur des intérêts des propriétaires fonciers féodaux et des richards de la ville, usurpait le pouvoir administratif sur le territoire dont il pouvait s'emparer et défendre avec ses propres troupes de mercenaires.

 

Le processus de ruine et même de privation des terres du producteur rural qui se déroulait parallèlement à l'agrandissement de îa propriété foncière féodale privée arracha les moyens d'existence d'un grand nombre de la paysannerie roumélienne. La population musulmane trouva une issue justement dans les troupes des Ayans. D'autre part, le pouvoir central n'était pas en mesure de se débarrasser de l'autocratie des Ayans dans ses provinces vu qu'il dépendait au point de vue militaire des Ayans. Lors du déclin du système des spahis et lors de la dégradation du système des janissaires, la Sublime Porte comptait sur les troupes de mercenaires dont le nombre s'élevait parfois à des milliers de combattants pour les campagnes impériales.

 

Toutes les tentatives du pouvoir central ottoman de limiter l'arbitraire des Ayans subirent un échec lamentable durant la période de 1779 à 1813. Pendant cette même période le système des Ayans avait ses étapes de développement, ses corrélations changeantes avec le centralisme, avec le système des Kirdjalis ou avec la population locale. De ces changements dépendait justement la vicissitude des Kirdjalis.

 

Les Kirdjalis — mis dans cette optique, c'est-à-dire sous la subordination du système des Ayans — représentaient l'effectif qui formait parfois des détachements des Ayans, et le reste du temps fonctionnaient sous la direction de ses chefs et pour leur propre compte. Tel fut le moment de départ de ce condottière féodal ottoman

 

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tardif qui causa une défaite cruelle à la Roumélie. Avec les années, un important pourcentage de la paysannerie ruinée à l'extrême par l'anarchie la rejoignit y cherchant tant soit peu de moyens d'existence. Aux Kirdjalis se joignirent aussi des Bulgares appelés par le peuple des „kabadaï”.

 

Osman Pazvantoglou devait son grand poste et son impunité justement aux Kirdjalis, qui, dans une certaine période trouvaient en lui „un centre d'organisation”, sui generis, des troubles en Roumélie. Cette union perspective fut telle que vers la fin du siècle les domaines du sultan en Europe s'étendaeint d'Istanbul au Silivrie. Le reste de la Roumélie représentait une mosaïque de grandes dissidences, de gros ou de petits propriéraires Ayans qui étaient constamment en guerre, et qui s'agrandissaient et regroupaient, ainsi que les Kiidjalis, qui en alliance avec un Ayan ou par leurs propres moyens entreprenaient déjà des actions sur une grande échelle en détruisant les approches directes de la capitale.

 

L'étude retrace non seulement le contenu concret des troubles provoqués en Roumélie, mais aussi définit ses différentes étapes, explique leur contenu et leurs changements au sein de la „structure de l'anarchie”, bien que cette définition paraisse invraisemblable.

 

La dernière étape de l'anarchie arriva non pas du fait que la Sublime Porte parvint à lui faire face, mais parce que les troubles mêmes revêtirent un caractère plus restreint. Le système des Ayans, qui détermina le système des Kirdjalis l'abandonna dès qu'il lui permit de partager le pouvoir sur la Roumélie. Les Ayans pratiquèrent une politique de conciliation avec le centralisme, ou plus exactement, ils lui dictèrent leurs conditions que celui-ci accepta par un traité dit d'alliance de 1808. Ayant intérêt d'assurer la paix dans leurs domaines usurpés, à présent les Ayans s'employèrent seuls à tenir tête à de nombreux chefs des Kirdjalis jusqu'à ce que certains de leurs chefs supérieurs soient devenus Ayans.

 

Au cours de l'anarchie les inombrables confrontations des Ayans amenèrent à l'agrandissement des propriétés des Ayans — à la fin du siècle certains possédaient déjà non seulement une ville ou trois villages, mais d'importants territoires avec leurs propres centres fortifiés. Le danger extériuer — la guerre Russo-turque de 1806 à 1812 apporta une certaine consolidation dans le pouvoir morcellé sur la Roumélie, lorsque les Ayans rouméliens, pour sauvegarder leurs propres domaines, se soumirent avec leurs, détachements au haut commandement. Profitant de ce fait et s'appuyant sur le concours de la population pacifique, torturée par une anarchie de trente ans, le

 

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pouvoir central procéda à des assassinats perpetrés en public ou en secret du reste de gros propriétaires Ayans qui se trouvaient encore en Roumélie. En tant qu'institution le système des Ayans ne fut supprimé que par les réformes de Mahmoud II, lorsque fut liquidé son autre support — les Janissaires. Le reste du système des Ayans fut la tyrannie, qui, cependent se limitait à des arbitraires éconoimiques sans que pour autant des actions anticentralistes soient entreprises.

 

Dans tout ce tableau multiple et contradictoire de l'anarchie féodale en Roumélie une part revenai” aussi à la population bulgare asservie. Une partie de cette population fut entraînée dans les soulèvements, mais la partie prépondérante des Bulgares jouèrent un rôle positif dans leur repression. A l'époque des Kirdjalis dans les villes bulgares et même dans de nombreux villages furent construites des forteresses. Les fonctions de leur autogestion s'élargirent en englobant la direction militaire. A la différence des périodes antécédentes d'esclavage non seulement le raïa avait le droit de porter alors des armes, mais la Sublime Porte demandait elle-même au raïa de s'armer. Dans leurs nombreuses luttes contre les troubles les Bulgares acquirent une expérience ae combat portant une conscience accrue. Ainsi, malgré les malheurs qui s'étaient abattus sur la population à l'époque des Kirdjalis, celle-ci exerça des répercutions positives sur le développement de notre peuple.

 

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